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Une affaire française - Interview d'Aimée Buidine et Julien Madon

Une affaire française - Interview d'Aimée Buidine et Julien Madon

publié par Vanessa Vincent le 31/08/2021
«Retracer l’un des plus grands mystères judiciaires français»
L’affaire Grégory reste à ce jour l'une des plus grandes énigmes judiciaires françaises. Ultra médiatisée, elle a connu de nombreux rebondissements depuis la mort du petit garçon de 4 ans, retrouvé le 16 octobre 1984 dans la Vologne, au cœur des Vosges. Une Affaire française s’inscrit dans le cadre d’une collection de mini-séries de fiction inspirées de grandes affaires criminelles qui ont bouleversé notre pays et divisé l'opinion publique. Aimée Buidine et Julien Madon, les producteurs de cette mini-série événement, nous expliquent pourquoi ils ont fait le choix d’un traitement choral pour donner une vision d’ensemble de cette affaire emblématique. Rencontre.
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Pourquoi avoir souhaité adapter l’une des plus grandes affaires françaises encore non élucidée en 2021 ?
Aimée Buidine -
Ce projet nous a été proposé par Jérémie Guez et Alexandre Smia, auteurs de cette mini-série. Comme beaucoup de Français, nous avons un vif intérêt pour ce fait divers hors du commun dont nous avons tous entendu parler ou lu des bribes à travers la presse, qui dédie encore chaque année nombre d’articles à ce sujet. L’affaire Grégory reste l’une des affaires criminelles les plus médiatisées de l’histoire judicaire française jusqu’à ce jour, et il nous semblait intéressant d’en donner une vision d’ensemble. A titre personnel, je me suis rendu compte que je connaissais mal cette affaire avant de me plonger dedans. Comme beaucoup, j’en avais une image très partielle d’où ce souhait commun d’en donner une lecture renouvelée aux téléspectateurs.

Julien Madon - C’est le traitement proposé de cette affaire qui nous a intéressés. Aux Etats-Unis, la série American Crime Story relate de grandes affaires criminelles de manière très fidèle, réaliste et multi points de vue. L’idée était de produire un French Crime Story. Par ailleurs, l’affaire Grégory nous a semblé être la plus forte pour débuter la première saison de cette anthologie. Elle met en relief de nombreux personnages et court sur tant d’années que sa narration était prometteuse. Le traitement de ce sujet nous a donc convaincus de débuter cette aventure et nous pensons que c’est ce qui a aussi plu à TF1.

Quel est votre dessein ?
A.B. -
Notre ambition est de porter à l’écran une affaire emblématique pour les Français. Alors que l’affaire a été vécue « en direct », avec des réactions immédiates à chaque rebondissement, la « fiction du réel » et les années de recul, permettent de raconter cette histoire en la replaçant dans un contexte et une chronologie. Nous cherchons avant tout à retranscrire la justesse des situations et l’émotion qui en découle. Cette approche permet d’embrasser la complexité d’une affaire réelle dont la dimension est devenue symbolique. La narration sérielle et ses ressorts dramatiques permettent de la rendre accessible au public.

J.M. - Notre souhait est de captiver les téléspectateurs en leur proposant un traitement choral, qui ne cherche pas à pointer du doigt un ou plusieurs coupables, mais qui met un scène une série de personnages qui se sont trouvés au cœur d’une énigme judiciaire encore non résolue, 37 ans après le drame. Cette série ne prend pas partie pour les uns ou pour les autres. Vous ressentirez de l’empathie pour tous les protagonistes... Le but est aussi de contextualiser une affaire dans l’époque où elle se déroule avec la naissance de l’information en direct. Nous réfléchissons d’ores et déjà à une saison 2 en nous demandant quelle autre affaire a eu un impact réel sur la société française.

Comment avez-vous œuvré en amont pour restituer un récit aussi fidèle et impartial de cette grande affaire ?
A.B. - Nous avons eu la chance de nous appuyer sur une documentation très complète. Nous avons pu par exemple consulter les P.V. des gendarmes, nous reposer sur une multiplicité de sources, d’archives, d’articles de presse de l’époque et sur les déclarations de tous les protagonistes car ils se sont tous exprimés publiquement. Tous ces éléments nous ont permis de reconstituer un puzzle et de relater le début de l’affaire. La fiction sert de liant entre ces points de vue sur l’affaire. Le sentiment d’équilibre que vous soulevez est lié au fait que vous l’avez vue intégralement. Or, cette mini-série doit effectivement être prise dans son ensemble : le déroulé est chronologique et les séquences se répondent les unes les autres, les rebondissements sont parfois contredits par les rebondissements suivants… C’est la choralité et l’intégralité des épisodes qui font le traitement impartial de cette mini-série.

Quelle est la part de fiction et de réalité ?
A.B. –
Le duo de journalistes incarné par Laurence Arné et Stanley Weber est purement fictif. C’est un dispositif narratif assez classique qui permet de faire avancer le récit avec un angle particulier, celui du journaliste enquêteur qui permet au téléspectateur d’apprendre des informations grâce à ses renseignements et ses sources d’informations auprès des uns et des autres. Cela permet ainsi au spectateur de s’identifier à la quête de ces personnages, et d’adhérer ou non à la façon dont ils la mènent. Durant toute cette période, de nombreux journalistes ont couvert l’affaire. Certains ont été très médiatisés à l’image de Jean Ker et Jean-Michel Bezzina, qui ont véritablement existé. Ils avaient des visions de l’affaire diamétralement opposées. Nous avons mêlé ces vrais journalistes à nos personnages fictifs.

J.M. - Les scènes d’intimité chez les Villemin, chez les Laroche ou encore chez le gendarme Etienne Sesmat ont naturellement été reconstituées en imaginant ce qui aurait pu se passer au regard de ce qu’ils vivaient et de leurs témoignages. Toutes les scènes en privé sont tournées dans l’esprit de cette affaire. Nous les avons extrapolées à partir d’éléments documentaires. L’objectif a toujours été d’être vraisemblable et respectueux.

Au vu des nombreux rebondissements de cette affaire, vous auriez pu aller plus loin dans la narration…

A.B. - Notre intention n’a jamais été de jouer les enquêteurs et encore moins de vouloir résoudre cette affaire. C’est un parti pris que nous assumons totalement. En mettant en lumière les premières années de l’enquête jusqu’en 1987, notre projecteur s’est focalisé sur un moment donné assez restreint où tout est allé trop vite : le temps, l’information et la justice par rapport au drame qui se jouait et les vies humaines qui ont basculé en 1984.

J.M. – Nous assistons à des rebondissements ponctuels. Sur le plan narratif, il n’aurait pas été intéressant de proposer un dernier épisode avec ce qui s’est passé trois ans ou sept ans plus tard… Quoi qu’il arrive, si cette affaire est résolue demain, ce qui s’est passé à cet instant demeure intéressant. Et du coup l’intérêt de la série aussi. Au-delà de ce Crime Story, un environnement sociétal est décrit et une dimension sociologique est à prendre en compte. L’affaire Grégory, c’est aussi l’histoire d’un environnement où le silence est roi, où les jalousies intrafamiliales pèsent lourd lorsqu’un frère a mieux réussi qu’un autre et se voit rejeté par son clan.

Avez-vous rencontré certains des protagonistes ? Avez-vous obtenu leur accord ?
A.B. –
Non, et ce afin de rester totalement objectifs. Rencontrer l’un des protagonistes nous aurait peut-être fait ressentir plus d’empathie et du coup, cela aurait pu modifier la sensation que l’on aurait eue de cette affaire.

J.M. - Juste avant l’annonce officielle du tournage, nous avons contacté l’une des avocates historiques des Villemin que nous connaissions pour la prévenir. C’est la seule démarche que nous ayons faite.

Comment s’est opéré le choix des comédiens ?
A.B.
Il est le fruit d’un long processus opéré main dans la main avec TF1 et le réalisateur Christophe Lamotte. Nous avons la chance d’avoir réuni un casting magnifique, d’une grande diversité, mêlant acteurs de cinéma, de théâtre et de télévision. Au-delà de leur justesse, ils nous ont tous convaincus par leur profondeur et leur capacité à s’approprier des rôles très forts sur le plan psychologique et émotionnel. Pour certains, nous avons cherché une forme de ressemblance physique pour nous rapprocher de l’imaginaire collectif puisque ce sont des figures que nous avons tous vu en photo ou à la télévision. Nous devions donc être cohérents.

J.M. - Lorsque nous avons choisi ces comédiens, nous avons été convaincus par leur engagement, leur respect et quasiment leur devoir vis-à-vis de cette affaire qui est plus grande qu’eux. Ils avaient tous conscience qu’ils allaient représenter l’un des rouages de cette grande affaire. Ce sont tous d’excellents acteurs, très sympathiques et tout s’est parfaitement déroulé. Christophe Lamotte a vraiment su être à l’écoute de chacun d’eux et les embarquer dans son imaginaire. Il y a eu un vrai investissement personnel de chacun, un engagement de soi qui mérite d’être souligné. Guillaume de Tonquédec a par exemple joint Jérémie Guez plusieurs fois pour échanger avec lui sur les textes. Ils se sont tous énormément impliqués.

Dans quelle région avez-tourné et pourquoi ?

A.B. – Nous avons tourné dans la région Grand-Est où s’est déroulée l’affaire. En revanche, nous ne souhaitions pas poser nos caméras sur les lieux exacts du drame. Ces endroits sont en effet encore très marqués et nous voulions laisser une petite distance afin de ne pas gêner la population locale. Dans cette région, il y a une atmosphère assez cinématographique avec ces vallons, la Vologne, l’architecture des maisons… En termes d’images, nous sommes restés très proches des lieux d’origine.

J.M. - Encore une fois, nous avons tourné dans un souci de retransmettre une véracité à travers le récit, mais aussi à travers les images. Lorsque nous avons proposé ce projet à la région Grand-Est, sa principale interrogation était de savoir comment allait être traitée l’affaire. Les doutes ont été immédiatement levés après la lecture des textes et l’explication de notre démarche. La Région nous a aidés sur le plan financier et organisationnel. Leur accompagnement a été précieux.

Quel travail avez-vous opéré en amont sur les décors et les costumes afin que les téléspectateurs puissent se replonger dans les années 80 ?

J.M. - Christophe Lamotte et son équipe ont opéré un travail d’orfèvre très exigeant afin d’être totalement en harmonie avec l’époque traitée. Nous sommes ensuite venus à TF1 avec un énorme book dans lequel figuraient tous les décors que nous avons tous validés les uns après les autres. C’est un vrai travail de film d’époque.

A.B. – Oui, la cheffe déco et la cheffe costumière ont fait un travail remarquable, fruit d’un travail de recherche extrêmement précis. Cette série compte de nombreux décors, de multiples personnages et donc beaucoup de costumes. Le travail de référence en amont a donc été considérable.

Comment expliquez-vous l’emballement médiatique qui a eu lieu à l’époque et le rôle de la presse, si lourd de conséquences, dans cette affaire criminelle ?
 

A.B. - C’est la première fois que l’on voyait le cadavre d’un enfant en Une d’un journal. Cette première page de l’Est Républicain a marqué tout le monde et échauffé des esprits. Une barrière a alors cédé. Aujourd’hui, avec la vitesse des news, des fake news, on pourrait imaginer que la même chose se reproduise. Il y a une résonnance avec l’instantanéité de l’information qui nous est imposée de nos jours.

J.M. - L’intrusion des journalistes dans la vie des Villemin résume à elle seule la situation. Ils ont été les premières victimes des dérives de la presse. Après la perte de leur enfant, leur vie a basculé et leur quotidien a été exposé aux yeux de tous. Ils se sont malgré eux retrouvés pris dans un tourbillon et ont même dû composer avec la presse car leur marge de manœuvre était très faible pour retrouver un semblant de paix. Ce fut très compliqué pour eux.

Grégory est mort le 16 octobre 1984. Comment expliquez-vous l’émotion qui entoure encore cette tragique affaire, 37 ans après le drame ?

A.B. - On parle de l’assassinat d’un enfant. Ce n’est malheureusement pas le seul. Mais, quand on évoque des drames et des morts dans la presse ou à la radio, si l’information est, hélas, présentée comme « un chiffre de plus », alors elle semble presque abstraite, on s’émeut un instant, puis on a tendance à oublier. Quand l’information est contextualisée, ici d’abord via une photo qui a ému la France, cela devient très concret. La mort de Grégory Villemin a été portée à notre connaissance par la presse. Nous avons de l’empathie pour cette histoire car elle est contextualisée. Chaque affaire incarnée nous touche naturellement et c’est le cas de ce petit garçon et de sa famille dont on n’a jamais véritablement cessé de parler depuis 37 ans. C’est avant tout un terrible drame humain.

J.M. - J’ai le sentiment très fort que cette affaire est aussi et surtout une histoire d’amour incroyable, celle des époux Villemin. Les couples qui résistent à la maladie d’un enfant et encore pire à sa mort, sont rares car la situation est si destructrice qu’il faut une force singulière pour résister. Et. Beaucoup d’amour. Au-delà de la souffrance liée à la mort de leur fils, Christine et Jean-Marie Villemin ont été beaucoup séparés. Jean-Marie a été en prison, puis ce fut au tour de Christine d’être incarcérée. Aujourd’hui, ils sont toujours ensemble et ont reconstruit leur vie loin de la Vologne. Leur histoire personnelle suscite encore beaucoup d’émotions.