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« J’avais envie de parler de reconstruction »

Touchées - Interview d'Alexandra Lamy
Publié par le 30/08/2022
alexandra lamy touchees

Avec «Touchées», Alexandra Lamy signe son premier film en tant que réalisatrice. Dans cette adaptation de la bande dessinée éponyme de Quentin Zuttion, elle aborde le difficile processus de reconstruction d’un groupe de femmes victimes de violences.

Comment est né ce projet ?
Le producteur Philip Boëffard, avec lequel j’avais déjà travaillé pour le film De toutes nos forces, m’a appelée pour me parler de Touchées, la bande dessinée de Quentin Zuttion. Au début, j’ai cru qu’il me proposait d’endosser l’un des trois rôles principaux avant de comprendre qu’il souhaitait que je réalise l’adaptation. J’avais envie de passer de l’autre côté de la caméra depuis un petit moment. J’ai trouvé la B.D. très émouvante. Elle était totalement en phase avec mes engagements et mon travail avec la Maison des femmes, un lieu de prise en charge des femmes en difficulté ou victimes de violence. Il m’a semblé idéal de faire ma première expérience de réalisation sur un sujet qui m’était cher et pour lequel j’étais engagée. Je me suis donc lancée dans cette aventure.

Vous vous êtes également impliquée dans l’écriture…
Solen Roy-Pagenault et Quentin Zuttion ont effectué un premier travail assez ardu pour transposer la bande dessinée de façon cinématographique. A mon tour, j’ai repris le scénario et participé à la réécriture. Touchées traite d’un sujet fort, je me sentais donc investie d’une certaine responsabilité. Je me suis inspirée de lectures, de podcasts et de mon expérience à la Maison des femmes pour approfondir les personnages. Dans la bande dessinée, le groupe de femmes que j’ai mis en scène n’existe pas vraiment mais je tenais à ce qu’il soit présent à l’écran.

Quels messages souhaitiez-vous faire passer à travers cette fiction ?
Alors que, aujourd’hui, la parole se libère, j’avais envie de parler de reconstruction, notamment par le corps. Il a une mémoire. Un simple geste peut réveiller un souvenir enfoui. C’est ce que l’on appelle la mémoire traumatique. Je suis très fière de ce groupe de femmes. Elles se battent pour se reconstruire et ont réussi à s’adresser à une association. On est porté par leur combat. Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup d’associations en France et qu’environ 12 millions de personnes y travaillent. Je voulais les mettre en avant. C’est un moyen de montrer à ceux ou celles en difficulté que des structures existent pour les aider ou les accompagner.

Comment avez-vous choisi vos comédiennes ?
Pendant le casting, je leur ai demandé de me raconter une histoire fictive ou réelle sur le sujet. Au-delà de l’amitié qui me lie à Mélanie Doutey, j’avais très envie de collaborer avec elle car elle travaille beaucoup avec le corps. La femme qu’elle interprète, sûre d’elle auparavant, est passée sous l’emprise d’un homme. Jouer la peur est très difficile et Mélanie le fait divinement bien. C’est une très belle femme mais elle ne craignait pas de « s’abîmer ». Je ne l’ai d’ailleurs pas épargnée sur les cernes ! J’avais aussi très envie de travailler avec Claudia Tagbo. Je l’avais vue dans un téléfilm où elle avait une gravité très intéressante. Je l’ai tout de suite imaginée dans le personnage de Nicole. Elle s’est totalement laissé emmener. Son jeu est précis, juste et son corps traduit la mémoire de ses douleurs. J’étais également ravie qu’Andréa Bescond accepte d’interpréter la thérapeute. Elle a été de bons conseils dans l’écriture des dialogues pour évoquer le corps grâce à ses stages de danse. Elle m’a beaucoup aidée.  

Vous dirigez également votre fille Chloé Jouannet dans des scènes particulièrement fortes, est-ce un atout de si bien vous connaitre ?
Chloé me suit depuis toujours dans mes engagements pour ces causes. Notre lien intime me permet de savoir quoi lui dire pour qu’elle démarre au quart de tour, juste avant de prononcer le mot « Action ! » Chloé est à vif. Elle a fait un travail extrêmement fort en s’inspirant d’une personne qu’elle connaît. Elle a une force intérieure incroyable. Tamara, son personnage, aussi a un rapport particulier à son corps. Elle lui fait mal, comme pour le punir.

Un rapport au corps qui passe par l’escrime…
Ce sport est un moyen de prendre des coups, d’en donner, de maîtriser la violence et de sortir « l’énergie meurtrière ». Les dix jours d’escrime que l’on a fait avec les filles nous ont totalement bousculés. J’ai vraiment insisté pour que ce soit Olivier Serwar, le maître d’arme de l’association Stop aux violences sexuelles qui joue son propre rôle. Coacher un acteur pour qu’il arrive à ce niveau-là me semblait beaucoup plus long que l’inverse. Et je n’ai pas regretté mon choix.

Avez-vous rencontré des difficultés à tourner ces scènes ?
J’ai posé beaucoup de questions à Olivier, surtout pour trouver les exercices adéquats et leur juste retranscription. On devait aussi sentir la progression dans le travail de chacune. Il nous a vraiment bien accompagnées. Nous avons finalement tous fait un peu d’escrime thérapeutique pendant cette semaine de tournage ! On tournait à deux caméras, ce n’était pas évident. Il fallait à la fois une mise au point très précise et du flou, puis donner du mouvement dans ces séquences. Toute l’équipe s’est impliquée à donner le meilleur d’elle-même dans un laps de temps particulièrement court.
J’avais également très envie d’utiliser la nature, d’être entourée de montagnes, de villages, de vieilles pierres. C’est aussi pour ça que je voulais tourner à Anduze, dans ma région. Je connais ces lieux par cœur et j’ai quasiment fait tous les repérages. Je ne voulais pas filmer dans des lieux gris, dans des banlieues tristes. Cela montre que l’on peut subir des violences, même dans un splendide environnement au soleil.

Quels souvenirs gardez-vous de ce tournage ?
Les délais étaient très courts. J’ai eu l’impression qu’il fallait toujours courir. Mais on a bénéficié d’un accueil fabuleux. Comme je suis de la région, j’avais un peu l’impression d’être Madame la maire ! Les gens étaient tous très disponibles, fascinés par ce qu’il se passait et voulaient nous aider. On pouvait demander n’importe quoi.
Le moment le plus fort a été le premier « action », qui correspondait à la première scène avec Mélanie Doutey dans l’appartement avec son fils. J’avais beau m’être entraînée la veille pour éviter d’être submergée par l’émotion, nous étions toutes les deux très émues.

Quels sont vos projets ?
J’ai tellement aimé réaliser que j’ai très envie de recommencer ! J’ai plusieurs projets en tête. Présenter Touchées me tient à cœur. Le film est montré dans des lycées pour sensibiliser les jeunes. L’art permet de capter leur attention plus facilement.
Au cinéma, j’ai récemment tourné dans Tehu, un film familial d’Eric Barbier et dans le prochain long métrage de Lisa Azuelos, La chambre des merveilles.